Albert Thibaut raconte sa guerre 

Le 6 novembre 2002, Albert Thibaut se confiait devant la caméra. Le dernier poilu encore vivant dans les Pyrénées-Orientales est alors âgé de 105 ans. Il raconte sa guerre de 14/18 et montre ses médailles. Gravement blessé le 3 novembre 1917 en première ligne près de Verdun, il est amputé de la jambe droite. Dans le seul extrait retrouvé d'une longue interview, le sergent Albert Thibaut nous fait part de sa participation à une sorte de 'mutinerie" en défilant en tête de cortège d'une manifestation...de blessés.
Albert Thibaut, dernier poilu des Pyrénées-Orientales

© Alain Sabatier, le 6 novembre 2002  

par Alain Sabatier le 16 novembre 2025
Le 6 novembre 2002, mon collègue Marc tamon et moi débarquons avec grosse caméra et trépied de l'époque chez Albert Thibaut. À 105 ans le dernier poilu encore vivant des Pyrénées-Orientales nous accueille chaleureusement chez lui à Perpignan. Installé dans son fauteuil roulant, il nous raconte sa guerre.

En 1915, le jeune Albert a 18 ans et est mobilisé en octobre. Robuste et sportif, il est affecté dans un régiment d'infanterie dans les Alpes à Digne. Dès les premiers jours, l'apprenti-fantassin est promu caporal. De longs mois d'entraînement après être passé par le Var et Avignon pour rejoindre le Nord.

Sa première expérience du feu sera lors de la grande offensive du 16 avril 1917 au chemin des Dames. Sa compagnie doit atteindre Craonne. Mais la contre-offensive ennemie est redoutable. Les Allemands les attendaient. C'est un véritable massacre.

Après le repli, il se retrouve parmi les 40 survivants de sa section qui comptait 200 soldats. Au total, 28000 seront tués en cette seule journée. "Tout ça pour rien !" se remémorre avec encore de l'amertume Albert Thibaut. "Le général Nivelle devait tout niveler. En fait, c'est nous qui avons été nivelés. Une véritable boucherie. C'est à partir de cette attaque tragique qu'éclate la mutinerie. Les fantassins ne veulent plus servir de chair à canon. C'est la grève de la guerre". 

Pour ramener l'ordre, tous les soldats sont repliés à l'arrière. Le temps de mater les meneurs de la mutinerie. Certains sont jugés puis fusillés pour l'exemple en Juin. Il faut reconstituer les troupes avec de nouvelles recrues. Comme beaucoup d'officiers sont morts, le caporal Thibaut prend du galon. Il est nommé sergent. À 19 ans, sous-officier, il doit commander une quinzaine d'hommes, tous plus âgés que lui.

"Le jour où j'ai perdu ma jeunesse"
 

Eté 1917, sa compagnie, la 14e du 267e régiment d'infanterie, part à Verdun pour contrer une nouvelle offensive allemande. A la fin du mois d'août, le sergent et les soldats de sa section livrent bataille. Quatre jours d'enfer sous le feu incessant de l'artillerie allemande jusqu'à ce 3 septembre. Un obus explose tout près d'Albert. Il est alors gravement blessé à la jambe droite. Rapatrié à l'arrière par ses compagnons d'infortune, il sera amputé. " C'est le jour où j'ai perdu ma jeunesse. J'avais seulement vingt ans." nous confie le catalan du haut de ses 105 ans. Dès lors, la guerre est terminée pour lui. Il passe de longs mois dans différents hôpitaux militaires. Devant, la caméra, il nous raconte avec malice son séjour à Paray-le-Monial en Saône et Loire.

Livre dans lequel Albert Thibaud raconte sa guerre de 14/18. Editions Bayard

Albert Thibaut le 6 novembre 2002, lors d'une interview réalisée pour France 3 Pays catalan en compagnie de mon collègue Marc Tamon. ©Alain Sabatier.


Albert Thibaut fait un dernier séjour de convalescence à Montpellier au printemps 1918. C'est là qu'il est réformé. Il rejoint la propriété familiale au Boulou. S'ensuit ses études à la faculté de droit à Montpellier. Il se marie et  devient greffier au Tribunal de Perpignan jusqu'à sa retraite. Il confie fièrement qu'il a croisé Frédéric Pottecher le fameux chroniqueur judiciaire de la RTF lors du non moins fameux procés de Marguerite Marty.en 1955. 

Albert Thibaut a eu un fils puis quatre petits-enfants et il comptabilise déjà en 2002, neuf arrière-petits-enfants. 

Le sous-officier sur la fin de sa vie reste toujours "écoeuré" de voir encore des guerres "de véritables tueries. Il ne devrait plus y avoir de guerre" conclut-il. 

Dans la nuit du 30 au 31 mai 2004, Albert Thibaut s'éteint à l'âge de 107 ans. La veille, il fêtait son anniversaire. Le "der des der" s'en est allé dans l'anonymat. Aucun hommage ne lui sera rendu.

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